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La Chine : un nouveau caïman dans le marigot du pétrole africain PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Talassa   
Lundi, 30 Mars 2009 05:02

Quinze. C’est le nombre de pays africains visités par le président chinois Hu Jintao, son premier ministre Wen Jiabao et son ministre des Affaires étrangères Li Zhaoxing au cours des six premiers mois de l’année 2006. Ce chiffre seul résume l’engouement de la Chine pour le continent noir, son marché et ses ressources naturelles. Portée par une croissance annuelle de près de 10%, la nouvelle « usine du monde » s’est engagée dans une quête effrénée de matières premières, le pétrole étant la plus stratégique de toutes. La Chine est devenue, en 2005, le deuxième consommateur de brut après les Etats-Unis. Ses besoins énergétiques sont considérables : ils représentaient 10% de la demande mondiale en 2000 et passeront à 20% en 2010.

En cinq ans, le pays a construit 200 000 kilomètres de routes et 20 000 kilomètres d’autoroutes. La Chine ne compte pour l’heure que 16 véhicules pour 1000 habitants, contre 576 en France ou 812 aux Etats-Unis ; mais, avec l’augmentation du niveau de vie, le parc automobile des Chinois devrait être multiplié par 18 d’ici 2030 et atteindre 387 millions de véhicules, dont il faudra bien remplir le réservoir. Le FMI estime que la Chine contribuera à un quart de la hausse de la demande de pétrole au cours des trois prochaines décennies. En 2020, le pays sera contraint d’importer 60% de son pétrole contre tout juste 30% aujourd’hui. Pour Pékin, comme pour Washington, sécuriser ses approvisionnements en hydrocarbures est donc devenu une priorité.

En juin 2005, la China National Offshore Oil Corporation (CNOOC) a ainsi offert 18,5 milliards de dollars pour le rachat de la compagnie californienne Unocal. Mais l’affaire a provoqué un tel tollé aux Etats-Unis que Pékin, déjà accusé de creuser le déficit extérieur américain en maintenant à un taux artificiellement bas la parité du yuan, a préféré jeter l’éponge. Affolé à l’idée que les réserves d’Unocal puissent finir entre les mains de la troisième compagnie pétrolière chinoise, le congrès a demandé aux ministères de la Défense, de la Sécurité nationale et de l’Energie d’ « examiner » - en fait de « contrer » par des arguties légales – la proposition chinoise. L’affaire a mis en lumière deux évolutions notables : les entreprises chinoises ont les moyens de leurs ambitions, et l’acquisition de nouvelles réserves pétrolières est une priorité.

Très dépendante du Moyen-Orient pour ses approvisionnements en pétrole, la Chine a donc décidé d’investir davantage le continent africain, qui assure déjà un quart de ses importations. Les liens entre l’empire du milieu de l’Afrique sont anciens. Durant la dynastie Ming (1368-1644), les Chinois conduisaient déjà des expéditions maritimes sur la côte orientale de l’Afrique. De ses voyages, le navigateur Zheng He rapporta girafes et zèbres, devenus depuis les symboles de la chance. Mais c’est évidemment le soutien de la Chine maoïste aux luttes anticoloniales qui a permis un rapprochement entre Pékin et de nombreux pays africains. Lors de la conférence de Bandung, en Indonésie, le premier ministre chinois Chou En-Lai apporte ainsi son soutien aux luttes d’émancipation des peuples tunisien, algérien et marocain contre le colonialisme français. De même, dans les années 60, la Chine soutient les mouvements nationalistes antiportugais au Mozambique et en Angola.

Les principaux fondements des relations sino-africaines ont été posés dès le début des années 60, à l’occasion –déjà- d’un long périple de près de deux mois (du 14 décembre 1963 au 4 février 1964        ) effectué par Chou En-Lai dans une dizaine de pays d’Afrique. A Accra, capitale du Ghana, le premier ministre chinois exposait alors les principes régissant les relations sino-africaines : égalité entre Chinois et Africains, respect de la souveraineté des pays récipiendaires d’aide, attribution de celle-ci sous forme de prêts sans intérêts ou bonifiés… Des principes appréciés des dirigeants africains à une époque où, malgré les indépendances nouvellement acquises, les anciennes colonies restaient sous la tutelle des métropoles.

Quarante ans plus tard, même si les considérations mercantiles ont pris le pas sur les luttes idéologiques, les relations entre la Chine et l’Afrique reposent toujours sur les mêmes fondements. Le principe de « non-ingérence dans les affaires intérieures » reste un des piliers de la politique étrangère chinoise, qui lui permet de marquer des points auprès des Etats les plus répressifs. La Chine est ainsi le premier producteur de pétrole au Soudan, l’un des régimes les moins fréquentables du continent. La China National Petroleum Corporation (CNPC) détient notamment 40% des parts du consortium Greater Nile Petroleum Operating Company (GNPOC), qui pompe chaque jour 350 000 barils.

La CNPC a d’ailleurs construit les 1 506 kilomètres de pipe-lines nécessaires pour transporter le brut jusqu’au terminal de Marsa al-Bashair, près de Port-Soudan. Des milliers de soldats chinois, déguisés en travailleurs du pétrole, seraient déployés le long de cet oléoduc menant à la mer rouge.

La Chine est arrivée au Soudan en 1997, en pleine guerre civile, lorsqu’elle s’est associée avec l’entreprise malaisienne Petronas, la canadienne Talisman et la Sudapet, la société d’Etat soudanaise, en vue de développer les réserves du bassin de Muglad, au Sud du pays. Vilipendée pour ses atteintes aux droits de l’homme, la junte du général président Omar Hassan El-Béchir a trouvé en Pékin un allié de poids présentant l’avantage de disposer d’un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. En 2004, le régime de Khartoum s’est vu plusieurs fois menacer d’un embargo sur ses ventes de pétrole s’il ne mettait pas un terme aux massacres perpétrés par les milices armées Jinjawid dans le Darfour. Chaque fois, Pékin a indiqué qu’il n’hésiterait pas à user de son droit de veto pour bloquer la résolution. Il s’est également abstenu lors de la saisine de la Cour pénale internationale par le Conseil de sécurité des Nations Unies visant à traduire les responsables des crimes commis au Darfour.

A côté de cela, la Chine est aussi devenue le premier fournisseur d’armes de Khartoum. Un rapport d’Amnesty international l’accuse d’être « l’un des pays les plus irresponsables » en matière d’exportation d’armes. Le rapport mentionne notamment l’envoi au Soudan, en août 2005, de plus de 200 camions militaires chinois équipés de moteurs Diesel américains Cummins, en dépit d’un embargo des Etats-Unis sur les ventes d’armes au Soudan. Des véhicules de ce type ont, selon Amnesty, été utilisés pour des assassinats et des enlèvements de civils au Darfour. La Chine est aussi accusée d’avoir fourni des hélicoptères de combat et des avions à réaction pendant la guerre civile qui a opposé le régime de Karthoum au SPLA (Sudan People’s Liberation Army) de John Garang. Une aide aurait également été apportée à la construction de trois usines d’armements dans la région de Khartoum.

La Chine n’hésite pas à utiliser ses entreprises de construction pour s’assurer les bonnes grâces des pays africains, surtout s’ils sont riches en pétrole. Les entreprises publiques chinoises raflent d’autant plus facilement les appels d’offres qu’elles travaillent sans considération de coût dès lors qu’il y a des enjeux politiques. En 2004, Pékin a accordé à l’Angola, via l’Ex-Im Bank, un prêt de 2 milliards de dollars à des conditions particulièrement avantageuses, et qui n’était assorti d’aucune exigence en matière de « bonne gouvernance ». Lors de la visite du premier minitre Wen Jiabao à Luanda en juin 2006, le président angolais José Eduardo Dos Santos a salué le rôle de la Chine, qui « comprend la réalité africaine ». « La Chine, a-t-il poursuivi, apporte une aide et établi un partenariat qui visent à promouvoir une coopération réciproque sans poser de conditions préalables ».

Ce cocktail magique de « non-ingérence » et de prêts « sans conditions préalables » a permis à la Chine de s’assurer la part du lion dans la reconstruction de ce pays, ravagé par plusieurs décennies de guerres civiles, et d’obtenir, en sus, une portion de l’incroyable gâteau pétrolier angolais. En octobre 2004, Pékin a acquis une participation de 50% dans un important gisement (bloc 18), dans des conditions qui ont laissé pantoise une profession pourtant habituée aux coups tordus. Alors que Shell s’était mis d’accord avec la compagnie indienne ONGC Videsh pour lui céder sa participation pour 600 millions de dollars, le gouvernement angolais a fait jouer son droit de préemption au bénéfice de la Chine. En délicatesse avec les autorités angolaises depuis la mise en examen de Pierre Falcone, Total compte également parmi les victimes de l’entrisme chinois. La société française ne s’est pas vu renouveler le permis du bloc pétrolier 3/80, qu’elle détenait pourtant depuis 1982. Les autorités angolaises ont préféré l’attribuer à la Sinopec. En mai 2006, une joint-venture sino-angolaise, la Sonangol Sinopec International Ltd (SSI), a également remporté devant cinquante-deux concurrents un appel d’offres sur d’importants gisements -3 milliards de barils- en eaux profondes.

L’activité de la Chine s’étend à l’autre géant africain du pétrole, le Nigeria. En 1997, alors que le régime du général Sani Abacha était au ban des nations après la pendaison du leader ogoni Ken Saro-Wiwa, le premier ministre Li Peng se rendait à Abuja pour négocier des livraisons de pétrole. Le retour des civils au pouvoir, en 1999, a permis d’approfondir encore davantage les relations entre les deux pays : la Chine soutient notamment la candidature du Nigeria à un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations Unies ; c’est le prix à payer pour accéder à son marché et à ses ressources naturelles. En avril 2005, Olusegun Obasanjo et Hu Jintao ont signé à Pékin un partenariat stratégique. L’année suivante, la CNOOC acquérait un important gisement pétrolier et gazier pour 2,27 milliards de dollars, tandis que la CNPC obtenait quatre licences d’exploration.

La Chine multiplie également les accords pétroliers avec des producteurs de pétrole moins importants tels que le Gabon, le Congo-Brazzaville, le Tchad ou la Mauritanie. La Sinopec a même signé des contrats d’exploration dans des pays qui n’ont jusqu’ici pas donné une goutte de pétrole, comme le Kenya ou le Niger. Cet activisme irrite les compagnies pétrolières françaises et américaines, qui s’inquiètent des moyens financiers dont disposent les sociétés chinoises, prêtes à offrir d’énormes bonus pour acquérir de nouvelles réserves –voire à repousser un peu plus loin les limites de la corruption, ce qui est probable, compte tenu de l’ampleur du problème en Chine. Mais ces critiques expriment surtout l’agacement que cause l’entrée d’un nouveau caïman dans le marigot du pétrole africain.

De nombreux think tanks américains –Heritage Foundation, Council on Foreign Relations, Jamestown Foundation – accusent la Chine de soutenir sans réserve les régimes les plus répressifs du continent, faisant inlassablement appel au même chiffre : 10% des armes vendues en Afrique seraient d’origine chinoise. D’où viennent les 90% restants ? Certes, Pékin apporte son aide au Soudanais Omar Hassan el-Béchir ou au président du Zimbabwe Robert Mugabe. Mais la secrétaire d’Etat Condoleezza Rice ne considère-t-elle pas le président de la Guinée équatoriale comme un « bon ami » des Etats-Unis ? La société MPRI (Military Professional Resources Inc.) n’assure-t-elle pas la surveillance des eaux territoriales de la Guinée équatoriale ? Jacques Chirac n’apporte-t-il pas un soutien inconditionnel au président congolais Denis Sassou N’Guesso ? Somme toute, la Chine ne se comporte pas très différemment des grandes puissances : elle acquiert des matières premières, vend des produits finis et cible ses investissements en fonction de ses intérêts stratégiques. Elle a simplement l’honnêteté d’annoncer la couleur.

Mise à jour le Lundi, 30 Mars 2009 05:07