Home Religion/Société Doit-on pardonner à celui qui n’est pas repentant ?
Doit-on pardonner à celui qui n’est pas repentant ? PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Talassa   
Mardi, 16 Février 2010 10:14

Une question biblique : Le pardon selon Marc ou selon Luc

Plusieurs textes des évangiles traitent de la question du pardon mais avec des optiques légèrement différentes. Il est alors tentant pour chaque camp de choisir les textes qui appuient le mieux son point de vue sur le pardon.

Pour ceux qui croient nécessaire d’attendre la repentance de l’offenseur, un texte clé se trouve dans Luc 17 :3 « Si ton frère a péché, reprends-le, s’il se repent, pardonne-lui. Â» Selon ce texte clair, le pardon s’inscrit dans un processus qui vise non seulement la libération de l’offensé, mais le relèvement et la libération de l’offenseur. Ce processus commence par la confrontation du pécheur, puis l’attente de la repentance, qui, si elle a lieu, appelle le pardon et rend possible la réconciliation.   C’est le cas idéal.

Dans ce texte, Jésus prévient contre un pardon « bon marché Â» qui n’en est peut être pas un.

Car, ce que certains nomment ‘’le pardon’’ peut en effet n’être rien de plus qu’une fuite en avant.

Par crainte d’offenser, ou de se faire rabrouer, ces personnes spiritualisent leur refus de confronter le pécheur et estiment qu’il vaut mieux « pardonner Â». Malheureusement, elles encourent plusieurs dangers : rester dans le déni et donc dans l’incapacité de guérir, refouler leur amertume et donc risquer de la somatiser (10), priver le pécheur de la vérité et donc de la possibilité d’être libéré, contribuer de manière indirecte à ce que d’autres soient agressés.

Sinton nous met en garde : « Le pardon ne doit jamais être conçu comme un moyen commode de se tirer d’affaire dans une situation difficile ou dans un conflit. Nous devons fermement défendre la justice dans le monde. Â» (11)

Pour ceux qui affirment, au contraire, qu’il faut pardonner sans repentance préalable, un texte clé se trouve dans Marc 11 : 25 : « Et lorsque vous êtes débout en prière, si vous avez quelque chose contre quelqu’un, pardonner afin que votre Père qui est dans les cieux vous pardonne aussi vos fautes. Â»

Dans ce texte, il n’y a aucune mention d’une repentance préalable au pardon. De plus, il semble y avoir une urgence à la nécessité de pardonner. IL en va de notre communion avec Dieu et de notre propre pardon. Cet appel urgent au pardon sous-entend qu’il puisse être accordé de façon instantanée et unilatérale, alors même que nous sommes debout en prière.

Comment concilier ces deux textes des évangiles ? C’est peut-être une question de situation

Le processus du pardon comprend idéalement une étape de confrontation et de repentance, mais il s’avère assez rare que la vie soit aussi simple que cela. Dans mon ministère pastoral et en tant que responsable d’union d’Eglise, j’ai malheureusement été témoin de nombreuses brouilles quasi inextricables. Rares sont les cas où  l’on puisse établir clairement la culpabilité de l’un et l’innocence de l’autre. Fréquemment, les deux parties restent campées sur l’idée que c’est à l’autre de se repentir.

Les pailles dans les yeux des uns paraissent aux autres comme des poutres, et les poutres dans leurs propres yeux comme des pailles.  Il est alors chimérique, même pour un observateur extérieur au conflit de prétendre y voir clair.

Dans pareil cas, si nous voulons respecter strictement le processus confrontation-repentance-pardon, nous risquons d’attendre longtemps. C’est alors d’autres textes bibliques, me semble-t-il, plus dans l’esprit de la citation de Jésus dans Marc, qu’il nous faut appliquer : « Aimez vos ennemis … soyez miséricordieux. Ne jugez pas, et vous ne serez point jugés, ne condamnez pas, et ne serez vous point condamnés, absolvez et vous serez absous ? Â» (12)  Â« C’est pourquoi ne jugez de rien avant le temps, avant la venue du Seigneur, qui mettra en lumière ce qui est caché dans les ténèbres, et qui manifestera les desseins des cÅ“urs. Â» (13)

Vouloir à tout prix obtenir la repentance de l’autre, pourrait trahir un désir inconscient de prendre la place de Dieu. C’est précisément cela parce qu’il voulut résister à cette tentation que Joseph pardonna à ces frères. Pourtant, on ne peut guère douter de son statut de victime et de leur statut d’offenseurs ? A la mort de Jacob, les frères de Joseph se rendirent compte qu’ils venaient de perdre un frein à la vengeance plausible de Joseph. Maîtres de la dissimulation depuis longtemps déjà, ils inventèrent rapidement une stratégie mensongère selon laquelle leur père, avant sa mort, aurait bien fait de dire à Joseph de ne pas se venger. Ce mensonge montre leur manque de sincérité, et pourtant, Joseph répond : « Suis-je à la place de Dieu ?

Soyez donc sans crainte ; je vais pourvoir à tous vos besoins et à ceux de vos enfants. Il les consola en parlant à leur cÅ“ur. Â» (14) Il pardonne, non par respect de son Père, mais par crainte de se faire juger à la place de Dieu. C’est parlant.

La lecture des évangiles laisse apparaître que même le Christ ne confrontait en général que ceux qui se montraient injustes avec les autres. Mais quand il était lui-même l’objet d’accusations injustes, il pardonnait, et remettait le jugement au Père. « C’est à cela en effet, que vous avez été appelés, parce que Christ lui aussi a souffert pour vous et vous a laissé un exemple, afin que vous suivez ses traces… lui, qui, insulté, ne rendait pas l’insulte ; souffrant, ne faisait pas de menaces, mais s’en remettait à Celui qui juge justement. Â»(15)

Dans la pratique, avant de confronter quelqu’un concernant une offense à notre égard, il faut d’abord être certain que l’offense dépasse ce que David Shutes appelle « le seuil du suffisamment important. Â» (16)

Et il faut être certain que nous ne sommes pas tout autant fautifs. Dans le doute, il vaut mieux s’abstenir et se rappeler que « l’amour couvre une multitude de fautes. Â» (17)

Dans d’autres cas, la faute est claire et une confrontation nécessaire. Je pense, par exemple, aux victimes de l’inceste, pour qui guérir passe par une dénonciation formelle de l’offense et de l’offenseur. Dan Allender, une autorité dans ce domaine, rappelle l’importance de la justice : « Pardonner ne signifie pas qu’on réprime un désir de justice, et ne signifie pas non plus que la victime n’éprouve pas d’abord un sentiment profond de colère…le pardon véritable ne peut même pas être considéré avant que ceux qui ont été outragés, ne soient sortis des ténèbres de la négation. Â»(18)

 L’offenseur mérite t-il d’être pardonné ?

Ceux qui exigent de l’offenseur une repentance de pouvoir pardonner sont souvent mobilisés par une soif légitime de justice. Une telle attitude nous plonge dans un système « d’œuvres Â».

La repentance de l’offenseur deviendrait une vertu qui exigerait que l’offensé lui pardonne. Par le même raisonnement, et inversement, son manque de repentance pourrait justifier l’amertume de l’offensé. Bibliquement, nous ne pardonnons pas parce que l’offenseur le mérite, mais parce que nous avons nous mêmes été au bénéfice de la grâce de Dieu.

La littérature française possède un magnifique exemple de pardon motivé par la grâce ? Dans le plus grand classique de Victor Hugo, « Les Misérables Â», Jean Valjean, bagnard ayant expié une lourde peine injuste, cherche abri pour la nuit et tombe chez Monseigneur Bienvenu, Evêque de Digne. Dans la nuit, Valjean, motivé autant par l’amertume que par la convoitise, cède à la tentation de dérober à l’Evêque ses couverts en argent. Rapidement, il est pris et ramené chez l’Evêque par les gendarmes qui veulent que Bienvenu porte plainte.

L’Evêque refuse et affirme plutôt qu’il avait donné les couverts à Valjean puis, sous le regard stupéfait de sa bonne, des gendarmes, et surtout de Valjean, Bienvenu va chercher aussi le chandelier, et le lui remet. Il regarde le forçat dans les yeux et lui dit : « Jean Valjean, mon frère, vous appartenez plus au mal, mais au bien.

C’est votre âme que je vous achète. Je la retire aux pensées noires et à Dieu. Â»

Cette grâce extraordinaire transforme à jamais le bagnard. Dans la suite du roman, il devient lui-même une figure du Christ et un vecteur du salut pour toute une série de personnes.

Il rachète Cosette de la tyrannie des Thenordier en payant le prix. Valjean sauve son sosie, faussement condamné, en prenant volontairement sa place.

Il sauve l’imprudent fiancé de Cosette, Marius, en le portant sur son dos.L’apothéose arrive quand il libère l’impitoyable inspecteur Javert, qui avait pourtant poursuivi Valjean de manière injuste et acharné pendant des années.

C’est la grâce qui fait naître la grâce.

Texte choisi par David Mwananzambi

Mise à jour le Mardi, 16 Février 2010 10:23